N° ISBN 978-2-36024-006-7          Dépot légal : novembre 2009             Prix : 19,50 €

      

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           Loin, c'est une distance supérieure au temps dont on

dispose pour la

parcourir, ou alors, c'est un prétexte.

                                                                      Michel Quitard

 

 

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 L’ETRANGER 

 

 

 

L’homme marchait sans hâte dans l’air vif de ce petit matin d’automne. Sa barbe broussaillait sous des cheveux grisonnants qui virevoltaient autour du visage émacié. Le dos un peu voûté, sans doute à cause de sa grande taille, sans doute aussi pour mieux affronter les rafales de vent, portait sans effort un sac qui, à en juger par son aspect, avait déjà fait beaucoup de chemin. Outre une solide paire de chaussures de marche et un bon bâton ferré, c’était là tout le bagage de notre homme.

 

D’aucuns, peu enclins à regarder leur prochain avec attention, auraient détourné les yeux, pensant qu’il s’agissait là d’un de ces vagabonds qui envahissent nos régions, quémandent aux feux rouges ou s’affalent, ivres de bière, sur les bancs publics, quand ce n’est pas à même le trottoir, au milieu de leurs chiens. Un de ces SDF, victimes de la crise économique ou simples révoltés mis au ban de la société, paumés, drogués, fauchés, alcooliques, voleurs, mendiants, provocateurs, agressifs, sales, dépenaillés, désespérés, désespérants, acteurs volontaires ou involontaires d’une cour des miracles sortie de son ghetto, et répandue sur le pays comme une chienlit au grand dam d’une société qu’ils dérangent et angoissent. Dieu, que la misère est laide quand elle ne se cache plus, et qu’elle s’affiche avec arrogance ! Et qu’elle est vilaine cette société quand les plus démunis réclament avec agressivité le bien des nantis, et quand les plus riches ont peur des plus pauvres !

 

Mais rien à voir avec notre marcheur ! Certes, ses vêtements n’étaient pas de première jeunesse, certes, son sac à dos avait vu bien du pays et était un peu élimé, certes les cheveux étaient un peu trop longs et la barbe eût gagné à être taillée, mais l’ensemble était d’une propreté irréprochable, et rien, dans le spectacle de cet homme marchant dans le petit matin, n’évoquait la misère. Le plus surprenant, pour qui eût pris la peine de l’observer, était la vivacité de son regard, qui fouillait les environs avec une gourmandise évidente, cueillant les images comme l’on cueille une fleur, ici, le vol incertain d’un papillon, là, la goutte de rosée qui emperle la feuille et flique floque au pied de l’arbre, plus loin, la course effrénée de l’écureuil dans les sapins tandis qu’un chuintement imperceptible trahit le passage discret d’un serpent. Pas une herbe, pas une feuille, pas un détail n’échappaient à la voracité de ce regard affamé de nature et de beauté. Les yeux étaient bleus, de ce bleu délavé des gens qui ont si longtemps contemplé les horizons lointains des bords de mer ou les cimes enneigées des hauts sommets, et s’allumaient soudain d’un éclat malicieux empreint de tendresse, ou se fixaient, interrogateurs, sur quelque spectacle insolite qui avait tôt fait d’y rallumer cet éclair de gaîté juvénile qui leur allait si bien.

Mais que faisait-il aux abords de ce petit pays ? Si petit d’ailleurs, que jusqu’alors, les vagabonds quels qu’ils fussent l’avaient ignoré.

 

D’où venait-il ?

Où allait-il ?

Que voulait-il ?

 

Nul n’aurait pu le dire, et surtout, nul n’aurait osé le demander, trop préoccupés qu’ils étaient tous à vouloir protéger un bien que nul ne menaçait.

 

L’homme suspendit son pas et tendit l’oreille : le chant d’un ruisseau lui parvenait faiblement alors qu’il doublait un maigre bosquet. Il eut tôt fait de repérer le petit sentier qui s’engageait entre les arbres pour se perdre sous les feuilles mortes. Sans plus hésiter, il l’emprunta, traversa rapidement le petit bois avant de découvrir un pré dont la pente dévalait vers l’eau qui chantonnait au bas du vallon.

 

Au bord du petit torrent, quelques buissons permettaient à qui le désirait de s’abriter des regards indiscrets. S’étant assuré qu’il était bien seul, notre barbu, malgré la température ambiante, se dévêtit entièrement et, sans l’ombre d’une hésitation, pénétra dans l’eau claire, où il entreprit de se laver, sans hâte, comme si le froid n’avait pas prise sur lui, avec soin, comme s’il accomplissait un rite dont chaque détail avait son importance. Le corps entièrement savonné, il s’immergea complètement puis, s’étant redressé, se doucha abondamment à l’aide de ses deux mains rassemblées en conque.

 

Du corps mince, du ventre plat, des muscles bien dessinés sans être hypertrophiés, de la peau hâlée, qui trahissait la vie au grand air, de tout cela, émanait une sensation de puissance tranquille, de force paisible, de sérénité.

 

Revenu sur la berge, il mouilla une serviette qu’il essora avant de s’en frapper le corps à petits coups précis et méthodiques. Le linge mouillé claquait sur la peau qui se marbrait avant de rougir. Un petit sourire flottait sur ses lèvres tandis que la serviette claquait et claquait encore, et claquait toujours sur le corps dénudé  ; le dos puis le torse, puis le ventre et les cuisses, et les mollets, puis à nouveau le dos et ainsi de suite jusqu’à ce que, enfin satisfait, il reposât sa serviette éponge. Sa toilette terminée, il enfila des vêtements propres sortis de son sac à dos, et commença à se coiffer.

 

-"Qui t’es toi ?"

 

Le bras, dont la main tenait le peigne, resta suspendu au-dessus de la tête. L’homme, malgré la surprise, n’avait pas sursauté. La voix provenait de derrière lui, de l’autre coté du ruisseau, une voix jeune, claire, effrontée sans être insolente, curieuse sans être méfiante, sûre de la légitimité de sa question. Et comme la réponse tardait, la voix répéta :

 

-"Qui t’es toi ?"

 

Lentement le peigne reprit son mouvement et sans se retourner l’homme répondit :

 

-"Je suis le Dragon Chien."

 

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Attendri, le Dragon Chien contemplait ce jeune garçon qui avait mis ses pas dans les siens, qui s’était réchauffé l’âme au feu de leur amitié, qui s’était emmitouflé dans le cocon de leur intimité, qui s’était fait son disciple, et qui, aujourd’hui, appréhendait de quitter son maître et de voler de ses propres ailes.

 

-"Rassure-toi, mon garçon, tu ne seras jamais seul, les gens que l’on aime sont toujours dans notre cœur, où que l’on aille. Nous avons échangé tant de choses à travers le silence, nous échangerons encore beaucoup de choses à travers l’absence. Nous avons tenu tant de propos, soulevé tant de questions, débattu de tant de sujets, le temps est venu pour toi de méditer ces choses, pour en tirer l’enseignement qui convient. Le temps est venu pour toi, à travers toutes ces choses, de te forger ta propre philosophie, et pour cela, tu dois t’éloigner de moi !"

 

Frondeur, le regard plein de défi, Bastien, d’un ton rageur, fit une ultime tentative :

 

-"Et qui me dira si je me trompe ?"

 

-"Ton cœur, mieux que quiconque !" se contenta de répondre le Dragon Chien.

 

Vaincu, le Dragon Chiot baissa la tête.

 

Parce que tout était dit, ils laissèrent le silence s’installer. Eût-il fallu des mots pour dire la douleur du jeune disciple, qui savait que son maître avait raison et se refusait à l’admettre ? Eût-il fallu des mots pour dire la compassion du vieux maître, qui savait qu’il avait raison, mais souffrait de cette souffrance qu’il lui fallait infliger à son disciple ? Eût-il fallu des mots pour dire la force du lien qui les unissait ?

 

Le vin, mieux que les discours, vint à leur secours, et, parce qu’ils savaient la valeur de l’instant, parce qu’ils savaient la valeur du partage, ils chassèrent la tristesse de leur cœur, et profitèrent du temps qui leur était imparti.

 

Et le Dragon Chien, en guise de conclusion, donna son dernier enseignement :

 

-"N’oublie jamais, un cœur sans amour, c’est une vigne sans raisin, c’est une bouteille sans vin, c’est un monde sans eau…"

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Dans les pas du Dragon Chien
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