BRUITS DE SOLITUDE (Michel Quitard)  Préface de Claude Beauvillain-Robert                                                                       Recueil de nouvelles, de poèmes et d'aphorismes                                                                       .                                                                                        N° ISBN 978-2-36024-000-5 Dépôt légal : septembre 2009

EXTRAITS

 

 

L'ENTERREMENT DE GIUSEPPE

 

Le gravier crisse sous les pas de tous ces gens, habillés de sombre, qui défilent devant Maria, l'embrassent ou lui serrent la main, selon leur degré d'intimité…

 

Maria voit ces silhouettes qui passent devant elles, elle voit leurs lèvres qui remuent, sans doute pour murmurer quelques mots, quelques paroles de réconfort, qu'elle n'entend pas; elle n'entend que le bruit du gravier qui crisse sous leurs pas…

 

Un petit vent froid balaye le cimetière, comme pour obliger tous ces gens à presser le mouvement; Maria frissonne dans son manteau noir, dont elle resserre les pans sur sa poitrine, elle serre encore quelques mains, embrasse encore quelques joues, espérant à chaque fois que ce sont les dernières, et qu'il n'y aura plus personne pour faire crisser le gravier…

 

Tout à l'heure, un homme la prendra doucement par le bras, son fils probablement; il est venu tout exprès, lui qui ne vient jamais, il la prendra par le bras, et la conduira jusqu'à la voiture qui doit la ramener, mais pour l'heure, il faut subir ces condoléances, et bénir ce crissement interminable du gravier, qui étouffe tous ces mots tellement convenus, qu'ils en perdent toute signification…

 

XXX

 

La petite pluie qui s'est mise à tomber a délivré Maria, la longue file s'est diluée dès les premières gouttes; un parapluie s'est ouvert au dessus de sa tête, tandis qu'un bras protecteur entourait ses épaules, et l'entraînait à l'abri.

 

Dans la voiture qui roule à vive allure, elle essaye de se souvenir depuis quand elle n'avait pas revu son fils, quatre ans… cinq ans peut-être… elle ne saurait le dire avec précision; tant de fois, il a été sur le point de venir les voir, et puis, à chaque fois, au dernier moment, un empêchement, un impondérable, comme il le disait si bien au téléphone, quand il appelait pour annuler sa visite… Il faut dire qu'il occupe un poste important, dans les sphères gouvernementales, et que, s'il y gagne très bien sa vie, cela ne lui laisse guère de temps à lui; c'est pour cela, d'ailleurs, qu'à plus de cinquante ans, il n'est toujours pas marié, et qu'elle, veuve de fraîche date, n'est toujours pas grand-mère.

 

Discrètement, elle jette un regard sur son fils, elle n'aime pas cette barbe grisonnante qui lui mange le menton; bien sûr, ça fait chic, mais ça le vieillit…

 

Au volant de la voiture, elle reconnaît un vague cousin, à la réputation un tantinet sulfureuse, non qu'on puisse l'accuser de quoi que ce soit de malhonnête, mais il semblerait que la morale n'ait pas toujours trouvé son compte dans sa façon de gagner son argent, et encore moins dans sa façon de l'afficher; à ses côtés, un de ses associés, affublé du même genre de réputation.

 

Et, tandis que la voiture file sur la petite route, les trois hommes échangent des propos, dont Maria ne saisit que quelques bribes:

 

-"… un vin d'honneur, c'est la coutume…" … "… au bar du village, c'est très bien…" … "… du vin et des tisanes, ça suffira…" … "… un peu de jambon ou de saucisson, des rillettes, peut-être…" … "… ils ont l'habitude…" … "… je ne veux pas qu'on l'embête avec ça !..." …

 

Mais les mots ne parviennent pas jusqu'à son cerveau, elle ne les entend pas, la seule chose que Maria entende, c'est le chuintement des pneus sur l'asphalte mouillé, ce monstrueux bruit de succion, qui se mêle au crissement des graviers sous les semelles des gens…

 

D'ailleurs, elle réalise subitement, que la voiture aussi, a fait crisser le gravier, en manoeuvrant pour quitter le cimetière…

 

Alors, dans sa tête, il n'y a que le bruit des pneus, et celui du gravier.

 

XXX

 

Dans la petite salle enfumée, les gens se bousculent, famille, amis, voisins, venus rendre un dernier hommage au défunt; les mêmes qui faisaient crisser le gravier, au cimetière, et qui, maintenant, font tinter les goulots contre les verres, les couteaux contre l'assiette, lapent et clapent bruyamment, et ajoutent leur commentaire au commentaire de l'autre, faisant grossir le brouhaha qui enfle, qui enfle, qui enfle...

 

-"Sacré Giuseppe ! Et dire qu'il nous quitte juste avant Noël…"

 

-"Il n'a jamais pu faire comme les autres !"

 

-"Ca, pour sûr ! Et quelle grande gueule…"

 

-"Peut-être, mais quel coup de fusil…"

 

-"Moi je me souviens, quand il était à l'armée…"

 

Ils sont tous là, ceux de la société de chasse, ceux du club de boules, les anciens de la marine, les dirigeants du club de foot, dont il était le président, ceux du club de randonnée, ceux du club du troisième age, auquel il n'a jamais voulu adhérer, mais qu'il a si souvent aidé, ceux du syndicat des agriculteurs, ceux qu'il retrouvait au bistrot, pour faire une belotte ou boire l'apéritif, plus, probablement, deux ou trois anciennes maîtresses à qui il avait donné du rêve et du plaisir, ils sont tous là, ces gens à qui il a donné tout ce temps qu'il passait hors de la maison, tout ce temps  qui aurait du lui appartenir, à elle, et qu'il leur a donné, à eux…

 

Assise dans son coin, Maria regarde ces gens qui boivent et mangent, et parlent de son mari, de son défunt mari…

 

Dans sa tête, encore un bruit de gravier, mais pas celui du cimetière; le bruit du gravier de leur cour, sous la semelle du docteur…

 

Elle ne peut empêcher le rictus amer qui lui monte aux lèvres: c'est avec tous ces gens, qui boivent, qui mangent, qui discutent, (il y en a même qui rient) qu'il a passé le plus clair de son temps, mais c'est près d'elle, qu'il est venu mourir… Il a fallu appeler le médecin à quatre heures du matin, en urgence, sans savoir expliquer ce qu'il avait, mais elle, elle savait que c'était grave… Et lui, qui grognait dans son coin, qui prétendait qu'avec un coup de gnole, ça passerait… Et elle, qui avait dû cacher la bouteille, parce qu'elle ne voulait pas qu'il y touche, parce qu'elle avait peur que ça le tue…

 

Et le gravier avait crissé dans la cour, et le docteur était entré…

 

Maria regarde la tasse de thé posée devant elle; du regard, elle cherche son fils, il n'est pas bien loin, il parle avec le cousin qui leur a servi de chauffeur, tout en veillant sur elle, du coin de l'œil; alors, elle lui fait signe d'approcher, et, timidement, d'une voix presque inaudible, elle lui demande:

 

-"Je voudrais un alcool fort…"

 

Comme piqué par un serpent, le fils se recule, fronce les sourcils, et s'étonne:

 

-"Pardon ?"

 

Agacée, Maria s'enhardit, et répète, d'un ton plus assuré:

 

-"Je voudrais un alcool fort, un cognac, ou un armagnac !"

 

Elle a parlé plus haut qu'elle ne pensait, et quelques regards se tournent vers eux, dans lesquels se lisent la surprise et la réprobation, et Maria, qui n'a pas pour habitude de faire esclandre, se ratatine à vue d'œil, mais insiste néanmoins:

 

-"S'il te plait…" implore-t-elle dans un souffle.

 

Un haussement d'épaules résigné, et le fils s'exécute, avant de retourner à sa conversation; Maria réchauffe son verre dans la paume de ses mains, et le porte à son nez pour le humer, longuement, comme avec gourmandise; elle n'aime pas l'alcool, mais aujourd'hui, elle en a envie.

 

Et dans sa tête, le gravier crisse encore, sous les pas du docteur qui s'en va…

 

Avez-vous jamais remarqué le bruit que fait la mallette du médecin, lorsqu'elle se referme ? Ce bruit là, elle ne l'oubliera jamais…

 

Le praticien s'est approché de Giuseppe, et Giuseppe, à son habitude, a ronchonné:

 

-"Qu'est-ce qu'il fait chez moi, à cette heure ci, celui là ?"

 

Le mari de Maria était l'homme le plus gentil qui soit, mais le pire des malades; un cauchemar pour carabins, la terreur des infirmières, l'angoisse des pharmaciens, la malédiction des rebouteux, le désespoir des guérisseurs, et seule sa femme, arrivait parfois à le raisonner, et à le soigner.

 

La première gorgée d'alcool fait frissonner la vieille dame, de la tête aux pieds, elle n'est pas habituée à cette brûlure, qui descend le long de l'œsophage, mais, dans le fond, ce n'est pas une sensation désagréable, et la deuxième gorgée passe plus facilement. Et Maria se demande si son mari avait encore cette sensation de brûlure de la première gorgée, ou s'il était trop habitué pour ressentir ce frisson qu'elle avait bien aimé.

 

-"Mais puisque je vous dis, toubib, qu'un bon coup de gnole me remettra sur pieds bien plus sûrement que toute votre pharmacopée !" avait insisté Giuseppe.

 

-"Cette cochonnerie te tuera !" avait protesté Maria.

 

-"Laissez moi au moins prendre votre tension…" avait plaidé le médecin.

 

Un sourire amusé flotte sur les lèvres de la veuve lorsqu'elle repense à ce marchandage insensé, et l'abattement de ce docteur, obligé de concéder un verre d'alcool à son malade, pour pouvoir l'ausculter…

 

Et le geste maladroit du disciple d'Hippocrate, le verre, encore à moitié plein, renversé sur le lit du patient, et le dernier mot de Giuseppe:

 

-"Mais quel con !"

 

Dernier mot, dernière colère, dernier sursaut; c'était le dernier verre… Le médecin a cherché le pouls, qu'il n'a pas trouvé, il a cherché le souffle, qu'il n'a pas trouvé; il a regardé Maria, il a hoché un peu la tête, de droite et de gauche, fermé les yeux du défunt, noté l'heure, et refermé sa mallette… Clac !

 

Et le gravier a crissé sous ses pas, lorsqu'il est reparti…

 

XXX

 

Un à un, les gens se retirent, les assiettes sont vides, les bouteilles n'en sont pas loin; on dira dans le pays que ce fut un bel enterrement; encore quelques mains qui se tendent, qu'il faut serrer, pour la énième fois, quelques baisers sur les joues, dont ceux du fils, un avion l'attend, qu'il ne veut pas rater:

 

-"Tu rentreras avec Tony, je lui ai dis de s'occuper de toi; je t'appellerai demain; prends bien soin de toi…"

 

Elle l'embrasse, avec, au fond du cœur, le sentiment que c'est pour la dernière fois, parce que, le prochain enterrement, si les choses vont comme elles doivent, ce sera le sien…

 

Déjà, la patronne du café commence à débarrasser les tables; Maria voudrait régler l'addition, mais c'est déjà fait, son fils s'est occupé de tout… Il s'occupe toujours de tout, son fils, il n'a pas son pareil pour régler tous les détails, éviter à ses proches d'avoir à subir le poids des obligations liées aux aléas de la vie… Il s'occupe toujours de tout, son fils, sauf du besoin qu'ils peuvent avoir de sa présence… Alors, elle regarde cette salle, dans laquelle on a mis tant de vie, pour dire adieu à un mort…

 

Le cousin Tony l'a abritée sous son parapluie, jusqu'à la voiture, lui ouvrant la portière, et faisant preuve d'une amabilité qui lui est peu coutumière; sans doute a-t-il été dûment chapitré par le fils de Maria…

 

Dans la voiture, Tony parle avec son associé, sur la banquette arrière, Maria écoute la chanson des pneus sur le goudron.

 

Le trajet est rapide, jusqu'à la maison, et les deux hommes refusent son invitation à entrer; alors, Maria traverse la cour, seule…

 

                        … et le gravier crisse sous ses pas…

 

Dans la grande maison vide, où le silence règne en maître, lugubre, le tic-tac de l'horloge résonne, et Maria comprend mieux pourquoi, dans le temps, lorsque quelqu'un mourrait, on arrêtait le mouvement de l'horloge…

 

Maria allume une petite lampe dans le salon, ce salon dans lequel elle ne s'asseyait jamais, faute de temps; elle va vers le buffet, et se sert un petit verre d'alcool, qu'elle va boire dans un fauteuil…

 

Dans le cœur de Maria, il y a le chuintement des pneus sur la route mouillée, le crissement du gravier sous les semelles, et le lancinant tic-tac de l'horloge… le chuintement des pneus sur la route mouillée, le crissement du gravier sous les semelles, et le lancinant tic-tac de l'horloge…

 

Et Maria sait, que ces bruits, ce sont les bruits de sa solitude.

 

XXXXX

 

EXTRAIT

Quand le bruit de ta solitude, il fait "Flip-flap"

c'est que ta solitude,

elle te déborde par les yeux,

et qu'elle tombe

sur la toile cirée !

 

 

 

EXTRAIT

 

 

 

LES ARPENTS DE L’AMOUR

 

 

Mais qui donc sait l’arpent d’un torrent de misère,

D’un lac de solitude, d’un champ de désespoir ?

A quelle aune soumettre, le repas solitaire,

Le froid des draps du lit, ou les chagrins à boire ?

 

Je l’ai au creux de moi, la chaîne d’arpenteur,

Qu’il faut pour mesurer la longueur des semaines,

La longueur de ces jours, qui me rongent le cœur,

Qui vous tiennent loin de moi, prisonnière de vos chaînes.

 

J’ai, tout au fond de moi, la balance précise,

Qui me dira le poids des heures de solitude,

Ces heures si terribles, qui rendent indécises,

Les vieilles habitudes, les vieilles certitudes.

 

Et je sais la longueur exacte de ce pas,

Qu’il faut pour mesurer le désert de ma nuit,

Quand le cœur esseulé ne se réchauffe pas,

Quand le feu de l’espoir, lui aussi, s’est enfui.

 

Mais qui donc sait l’arpent d’un torrent de bonheur,

D’un lac de gratitude, d’un champ d’intense plaisir ?

A quelle aune soumettre, les battements du cœur,

Le chaud de la présence, et de votre sourire ?

 

Il n’est point d’instrument de longueur suffisante,

Pour dire la mesure, de ces moments précieux,

Qu’importent les morsures, que m’inflige l’attente,

Dès lors qu’au bout du compte, je vois briller vos yeux.

 

 

 

 

Bruits de Solitude
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